Gisèle Marchetti habite toujours la même maison de Lormont où elle a grandi, à deux cents mètres du fleuve. De sa fenêtre de cuisine, elle peut voir le pont d'Aquitaine, ce ruban de béton inauguré en 1967 qui a définitivement enterré le métier de son grand-père. Elle le regarde sans amertume, dit-elle — mais avec une certaine tristesse pour ce que le pont a emporté avec lui.
« René Barreyre, c'était mon grand-père maternel. Il a été passeur au bac de Lormont de 1932 à 1961, quand le service a été supprimé. Avant lui, son père avait fait le même travail, et le père de son père avant encore. La famille Barreyre et la Garonne, c'était une longue histoire. » Gisèle sourit en disant cela, les mains posées à plat sur la table comme si elle prenait appui sur quelque chose de solide.
Elle avait cinq ou six ans la première fois que son grand-père l'a emmenée avec lui pour la traversée du matin. « On partait avant le soleil levé. Il faisait froid, il y avait du brouillard sur l'eau, et moi j'avais peur — la Garonne me semblait immense, sans fond, sans bord. Pépé ne disait rien, il ramait, et peu à peu le brouillard se levait et on voyait Bordeaux apparaître de l'autre côté. C'était comme un miracle, chaque matin. »
René Barreyre transportait des ouvriers qui allaient travailler dans les chais et les entrepôts de la rive gauche, des femmes qui portaient leurs courses ou leurs enfants, parfois des commerçants avec des cageots de légumes. Le tarif était modeste — Gisèle ne se souvient plus du chiffre exact — et certains jours, quand un client ne pouvait pas payer, son grand-père faisait traverser quand même. « Il disait qu'on ne laisse pas quelqu'un sur la rive. C'était une règle. »
« Il disait qu'il connaissait chaque courant par son prénom — c'était une façon de parler, mais ce n'était pas tout à fait une blague. »
Ce qui frappe Gisèle dans ses souvenirs, c'est la science du fleuve que possédait son grand-père. « Il savait lire l'eau comme d'autres lisent un livre. Il voyait un remous à cinquante mètres et il changeait son angle de rame avant même que le courant ne touche la barque. Il disait qu'il connaissait chaque courant par son prénom — c'était une façon de parler, mais ce n'était pas tout à fait une blague. »
En 1961, quand le service de bac a été officiellement suspendu, René Barreyre avait cinquante-huit ans. Il n'a pas trouvé d'autre travail comparable et a fini ses jours comme gardien d'entrepôt. « Il ne s'en plaignait pas, mais il allait quand même se promener sur les berges tous les dimanches, jusqu'à ses dernières années. Je crois qu'il ne pouvait pas s'en empêcher. Le fleuve, c'était lui. »
Gisèle a accepté de nous prêter une dizaine de photographies de famille, dont deux clichés rares montrant la barque de René amarrée à l'embarcadère de Lormont dans les années 1950. Ces documents rejoignent désormais nos archives. « Si ça peut servir à faire comprendre aux enfants ce que c'était, ce serait bien, dit-elle. Pépé aurait aimé ça, je crois. Il était fier de son métier. »